_« Je meurs de ton amour et du mien. »
0_CLITANDRE. - Si je le voudrai ! Quoi ! Vous en doutez ? Oui ! Je coucherai sûrement demain avec vous, puisque vous voudrez me recevoir dans vos bras ; mais vous savez quelle gêne cruelle va succéder à mes transports ! Mes yeux mêmes n'oseront vous rien dire de ce que je sens, ou du moins ils ne le devraient point. Puis-je vous répondre cependant que mes désirs, plus irrités que satisfaits, ne me trahiront pas ? Je me sens, et ne vous réponds pas de moi, si je vous quitte dans la fureur où je suis. Songez que nous avons à tromper sur nos sentiments des personnes fort méchantes et fort éclairées. Eh ! Comment voulez-vous que je puisse dissimuler les miens, quand je ne pourrai vous regarder sans la plus vive émotion ; que vos yeux ne se tourneront pas vers moi, sans pénétrer jusque à mon âme : que je ne vous verrai pas ouvrir la bouche, sans désirer de vous la fermer avec mes lèvres ; qu'enfin tout, en vous voyant, me rappellera sans cesse les plaisirs dont vous m'avez comblé, et me jettera dans l'impatience d'une jouissance nouvelle ? Laissez régner dans mon c½ur une volupté plus tranquille, vous ne m'en verrez pas moins amoureux. Quoi que vous puissiez accorder à mes désirs, il ne m'en restera que trop encore pour mon supplice !
0_CIDALISE. - Eh bien ! Sois content !... jouis de toute ma tendresse et des transports que tu m'inspires ! Tu m'apprends, qu'avant toi, je n'ai pas été aimée, et je sens avec plus de plaisir encore que jamais je n'ai rien aimé comme toi. Tu troubles... tu pénètres... tu accables mon âme !... mais, sens-tu comme je t'aime ?... je ne me connais plus, je meurs de ton amour et du mien.
00_L'on ne met pas ici la réponse de Clitandre, quelque vive qu'elle puisse être. On n'ignore point que tout ce que se disent les amants, n'est pas fait pour intéresser, et que souvent les discours qui amusent le plus sont ceux qu'il serait le plus difficile de rendre, et qui valent le moins la peine d'être rendus. On supprime donc ici, comme en quelques autres endroits, les propos interrompus qu'ils se tiennent, et l'on n'y rend les deux interlocuteurs que lorsque le lecteur peut, sans se donner la torture, entendre quelque chose à ce qu'ils se disent.
0_CIDALISE, voyant que Clitandre la regarde encore avec les yeux menaçants. - Ah ! Clitandre, n'êtes-vous pas honteux de vous faire craindre encore ? Ne me regardez pas comme vous faites, je vous en conjure, et s'il se peut, laissez-moi jouir paisiblement de vos sentiments et des miens.
Crébillon, La nuit et le Moment.